samedi, février 25, 2006

Des poulets accusés de meurtre

De nos jours, il ne fait pas bon avoir deux pattes, deux ailes, et un croupion.

Sans le savoir, les oiseaux en général, et les poules françaises en particulier s'apprêtent à inscrire un chapitre sombre dans le livre de leur Histoire. Il y a comme une odeur de génocide dans l'air.


Le virus de la grippe aviaire arrive sur le sol français. Et comme pour tous les évènements d'actualité qui touchent la communauté humaine, les réactions de nos concitoyens sont passionnantes à décrypter.

Il y a les hypers stressés qui se sont rués dans les pharmacies il y a déjà plusieurs mois pour acheter par dizaine le fameux tamiflu qui, lui seul, est capable de bloquer la diffusion du virus dans l'organisme. Certaines pharmacies ont vendu en quelques semaines plus de boîtes qu'en plusieurs années. Seulement, pour faire cela, il ne fallait pas avoir honte d'afficher son manque de civisme, en s'appropriant pour soi des quantités importantes de médicament (certains ont acheté des dizaines de boîtes) au détriment des vrais malades. Car, faut-il le rappeler, ce médicament ne doit se prendre que lorsque la maladie est déclarée pour en bloquer l'évolution. D'ailleurs, c'est amusant de réaliser que ceux qui en absorbent régulièrement "au cas où" seront les premiers à rendre l'âme : le tamiflu n'aura plus sur eux aucun effet.

Il y a aussi les supers optimistes, courageux et téméraires. Ceux là s'amusent des consignes de sécurité données par les autorités. "Même pas peur" semblait vouloir dire ce parisien interrogé par des journalistes, qui expliquait avec le sourire qu’il continuera quoi qu'il arrive à venir flâner au milieu des pigeons. Un grand enfant, un vrai rebelle ! Seulement voilà, les consignes ne sont pas données que pour préserver notre petite santé individuelle. Que cet homme attrape cette fameuse grippe en approchant les oiseaux infectés, c’est son affaire. Par contre, si un humain atteint de la grippe humaine "classique" (sans le savoir, car en période d'incubation), rencontre sur sa route le virus de la grippe aviaire, c'est un risque de mutation du virus mortel en une grippe humaine. Autrement dit, en exagérant un peu, cet imbécile qui, aujourd'hui, se vante de braver toutes les consignes de sécurité est potentiellement un criminel contre l'humanité en puissance.

Et puis il y a les pragmatiques, ceux qui attendent de voir.

Mais les nouvelles ne se pas bonnes. Pour le moment, il faut avouer que le scénario catastrophe annoncé depuis plusieurs années (je m’y intéresse depuis le début) se déroule exactement comme annoncé, et ça donne des frissons. Une à une, nous franchissons toutes les étapes qui nous rapprochent de la pandémie.

Statistiquement, il y a une grave pandémie mondiale mortelle tous les siècles. La dernière pandémie mondiale, c'était en 1918. Cette année là, la Mort avait fait fort, la coquine. Elle s'était équipée d’une faux « Gillette double lames » : la première lame coupait les vies sur les champs de bataille, la seconde fauchait les survivants dans leur lit, après l'armistice. Et ils ont été nombreux, ces malheureux poilus qui étaient passés au travers des balles, pour finalement succomber à la maladie. Epargnés par les obus mais terrassés par un virus : la vie est tout de même cruelle.

Cette grippe que l'on a appelée "espagnole" était avant tout une grippe aviaire, qui serait passée du canard au porc, puis du porc à l’homme. Heureusement pour nos grands parents, la mortalité de cette maladie était plutôt faible (moins de 2%) à comparer à une grippe classique (taux de mortalité de 0,05%). Par contre, dans sa forme actuelle, la nouvelle grippe aviaire n’est pas une rigolote. Dans sa forme actuelle, elle affiche fièrement un taux de mortalité de 50% !

En 1918, on estime qu’il y aura eu environ 50% des humains affectés, soit un milliard d’individus. La grippe « espagnole » aurait fait au final 480 000 victimes en France et 20 à 40 millions dans le monde, soit plus de morts que la guerre elle-même.

Faut-il trembler ou pas? L'avenir nous leur dira. Mais dès à présent, la panique commence déjà à se faire sentir. Alors que la mutation n’est pas encore annoncée, et que la maladie reste encore à l’état d’épizootie (transmission des animaux aux animaux), les français commencent à bouder la volaille : - 25% d’achat de poulets en moins en quelques jours, depuis l’annonce de l’arrivée du virus sur la France. En Italie, c’est pire, avec une baisse de 70% des ventes de volaille !

Les français tremblent devant cette cuisse de poulet qu’ils pensent pouvoir les infecter, même s’il est prouvé qu’une cuisson normale détruit irrémédiablement ce fameux virus. Autrement dit, les chances d’attraper cette grippe via l’alimentation sont quasi nulles, sauf pour ceux qui dévorent les poulets crus, avec les plumes et la fiente !!! Les journalistes et les pouvoirs publics répètent inlassablement les mêmes messages pour les rassurer, mais rien n’y fait : la peur prime sur le reste.

Mais pourquoi les français tremblent-ils devant ce virus qui n’a (pour le moment) tué « que » 130 personnes dans le monde et qui reste faiblement contagieuse pour l’homme, alors qu’ils continuent à conduire leur auto (5000 tués en 2005, plus de 100 000 blessés), et surtout, qu’ils continuent à fumer ?

En France, 35% des français sont des fumeurs réguliers. Sur une population de 60 millions d’habitants, cela fait environ plus de 21 millions de personnes qui consomment régulièrement du tabac. Durant le 20ieme siècle, le tabac a causé 100 millions de morts dans le monde entier et ce nombre risque de s’élever à 1 milliard de morts pour le 21 ieme siècle si la consommation ne baisse pas. En France, le tabagisme est la première cause de mortalité évitable, avec environ 66 000 décès chaque année. En moyenne, un fumeur régulier sur deux meurt prématurément des causes de son tabagisme, et la moitié de ces décès se situe entre 35 et 69 ans.

Résumons, car ce constat est difficile à croire :

  • 50% des consommateurs de cigarettes décéderont à coup sûr à cause de cette consommation, et il y a 66 000 morts en France par an : mais les fumeurs continuent de fumer.
  • 0,001% des consommateurs de poulet décéderont (la probabilité étant quasiment nulle si le poulet est cuit, j’inclus ici ceux qui s’étrangle avec un os) et la maladie n’a pour le moment fait que 130 morts en 5 ans, sur le monde entier : mais les consommateurs arrêtent de manger du poulet.

Comment expliquer ce phénomène incroyable, comment expliquer cet étrange paradoxe ? J’ai bien une théorie, que je me propose ici de vous exposer…

L’homme, par définition, a peur de ce qu’il ne contrôle pas. Les virus font partie des choses incontrôlables, comme la radioactivité des centrales nucléaires et les ondes des antennes relais de téléphone. Ils ont peur des produits alimentaires contaminés dans les usines, mais n’ont pas peur de laisser leurs aliments dans leur réfrigérateur réglé à 10 degrés, sans jamais le nettoyer, en laissant y pourrir des briques de lait ouverts depuis six mois. Ils craignent les effets des ondes des relais téléphoniques parce qu’ils ne les voient pas, mais n’ont pas peur de ne pas aérer leur appartement, de baigner dans une atmosphère saturée d’insecticide et de spray déodorisant. Les hommes ont peur des virus, mais pas de conduire leurs voitures comme des fous furieux, à moitié ivre, parce que lorsqu’ils tiennent le volant, ils pensent maîtriser leur destin. Ils ont peur de manger du poulet, mais n’ont pas peur de fumer cette cigarette alors qu’ils savent, au fond d’eux, qu’ils ont une chance sur deux d’en mourir à plus ou moins long terme.

Les terroristes surfent sur ces peurs avec brio. En laissant planer le risque d’une explosion n’importe où, n’importe quand, ils exploitent tout simplement cette faille humaine. Du grand art.

Pour conclure, après avoir mûrement réfléchi à ce syndrome, je me suis mis à rechercher une solution pour faire retomber la peur de la grippe aviaire. Et je suis fier de vous annoncer que j’ai trouvé une idée innovante et révolutionnaire, que je m’apprête à déposer dans la « boîte à idées » du gouvernement.

L’idée est simple : elle s’appuie sur le succès du tabac. Je propose de fabriquer des « sucettes à la grippe aviaire » et de les vendre aux consommateurs à un prix proche de celui du tabac. Les consommateurs, en les dégustant, auront 50% de chance d’y laisser leur peau, la même chance qu’avec le tabac, mais sur un délai plus rapide (ça devrait donc avoir plus de succès, un peu comme les loteries instantannées qui plaisent beaucoup aux français). Grâce à cette sucette, on gagne sur les deux tableaux : on donne aux hommes la possibilité de maîtriser leur destin et donc on les rassure, et surtout, on remplit les caisses de l’état.

Ca vous paraît absurde ? Vous pensez que le gouvernement interdirait ce projet ? Ce n’est pourtant, à peu de choses près, que le modèle économique du tabac. Et ça marche.

Photo transmise par une lectrice assidue, en région Lilloise. Commentaire associé par cette lectrice : "JA, c'est Jeunes Agriculteurs. Les vieux ils s'en foutent alors ??"