samedi, février 18, 2006

Planète terre ; tous coupables !

Connaissez-vous la définition du mot "parasite" ? Un parasite est un organisme vivant qui se nourrit, s'abrite ou se reproduit aux dépens d'un autre (l'hôte), au contraire des symbiotes, qui ont une relation de profit mutuel. Autrement dit, le parasite, pour vivre, détruit son hôte, et finit donc par en mourir lui-même. Et savez-vous qu'il existe sur terre un parasite capable de détruire la vie sur notre planète ?

Ce parasite, c'est vous !

Vous ne le savez peut-être pas encore, mais votre pire cauchemar est peut-être en train de se réaliser. Après 200 ans d'ère industrielle, après une multiplication par 6 du nombre d'humains sur terre dans ce même lapse de temps, et après une multiplication de nos rejets de CO2 dans l'atmosphère en moins de 50 ans, le grand bouleversement est en train de se produire, discrètement, doucement mais sûrement.

Après avoir sonné le tocsin pendant des années sur les méfaits pour notre bonne planète de notre consommation à outrance, les scientifiques qui avaient jusqu'ici élaboré des scénarii catastrophes dignes des films de Hollywood se rendent compte... qu'aussi terribles pouvaient-ils être, ces scenarii sont certainement bien loin de la réalité.

Car les scientifiques ont fait des progrès énormes en la matière et ils ont découvert un élément qui leur avait échappé : l'emballement.

Comment vous expliquer ça sans vous faire trop peur ?

Pour compenser l'augmentation de nos rejets en CO2 sur nos arbres, les scientifiques comptaient sur nos bons vieux arbres qui, comme chacun sait, transforment le CO2 en oxygène par photosynthèse. Oui, mais ils viennent de se rendre compte qu'à cause de l'augmentation des températures, les arbres nous trahissent, et que, comme pendant la canicule 2003, ils produisent eux mêmes du CO2, sans parler des émissions de CO2 dues aux feux de forêt !

Ils n'avaient pas pensé non plus au permafrost, ces sols gelés dans les zones froides, qui, en dégelant, commencent à « dégazer » d’énormes quantités de carbone. Idem pour les tourbières, ces sols constitués d’un empilement de matière organique qui, sous l’effet de la chaleur dégagent elles aussi du gaz à effet de serre. Idem, encore, pour les stocks d’hydrates de méthane naturelles dans les sols… Si rien n’est fait, ce flot de carbone dans l’atmosphère aura doublé d’ici cinquante ans.

courbe des températures moyennes depuis 1880

Du coup, ce chamboulement climatique qui devait se faire sur des centaines d'années pourrait bien se produire beaucoup plus rapidement avec des conséquences encore mal connus sur le climat en général, sur les espèces vivantes en particulier et sur notre survie tout court.

On en parle finalement peu dans les média. Les voix qu’entend Sidane, les buts qu'il marque, et les chanteurs de la star académie intéressent beaucoup plus le grand public.

Pourtant, le train est en marche. Les conséquences sont déjà visibles au pôle, dont les banquises fondent comme neige au soleil. Les inuits paient au prix fort l'industrialisation effrénée de ces pays riches qu'ils n'auront jamais la possibilité de visiter. On en parle peu (tout le monde s'en fout, pour être exact) mais certains villages sont déjà évacués. Les habitants de quelques îles paradisiaques pourront aussi vous en parler, eux qui cherchent déjà où ils vont bien pouvoir aller puisque le niveau de la mer monte inexorablement. D'ici quelques dizaines d'années - peut-être plus vite encore, ces îles (commes les seychelles par exemple) seront un beau souvenir sur des cartes postales.

Témoin cet article de l’AFP trouvé la veille de mettre en ligne cet article. Des articles de la sorte, qui indiquent à quel point les scénarii pessimistes sont en dessous de la réalité s’accumulent :

SAINT-LOUIS, Missouri (AP) - Les glaciers du sud du Groenland rejettent de plus en plus de glace dans l'océan. Non seulement ils fondent mais ils glissent aussi plus vite vers l'océan. Soumis au réchauffement du climat, les glaciers du sud du Groenland rejettent de plus en plus de glace dans l'Atlantique, contribuant ainsi davantage à l'élévation du niveau de la mer qu'on ne le pensait jusqu'ici, affirment des chercheurs américains. En raison de l'accélération de leur progression vers l'océan et d'une fonte accrue, ces glaciers pourraient désormais représenter près de 17% de la hausse annuelle du niveau de la mer, selon Eric Rignot, du Jet Propulsion Laboratory de la NASA à Pasadena. Un chiffre deux fois plus élevé que les précédentes estimations. L'étude a été présentée jeudi à la conférence annuelle de l'Association américaine pour l'avancement de la science (AAAS) et paraît vendredi dans la revue "Science". La hausse de la température de l'air semble être la cause de l'accélération de la marche de ces glaciers, qui avancent de 13 à 15 kilomètres par an pour les plus rapides et rejettent une quantité croissante de glace dans l'Atlantique.Le seul moyen d'endiguer cette perte de glace serait que le Groenland reçoivent davantage de chutes de neige, selon Julian Dowdeswell, de l'université de Cambridge. […]

Les gouvernements commencent à se réveiller et à sonner l'alarme. Un peu tard. Les scientifiques, eux, sont catastrophés. Tous ? Non, car un petit groupe échappe encore et toujours à la panique. Ce sont quelques scientifiques proches du gouvernement Busch qui rassurent le bon peuple, tant qu'ils peuvent, en expliquant que ce que nous vivons n'est qu'un épisode naturel. Et c'est vrai, la terre a connu de nombreux changements climatiques. Mais ils s'opèrent sur des milliers d'années, jamais sur des périodes si courtes et avec des symptômes si graves.

C'est que le gouvernement Busch a d'autres chats à fouetter. Il y a d'abord l'Irak qui coûte une fortune au pays (mais l'argent n'est perdu pour tout le monde, ouf). Il y a aussi les lobbies pétroliers à satisfaire, avec Exxon en tête. Il y a aussi ses concitoyens, qui à eux seuls sont responsables de 25% de la pollution mondiale, et qui verraient d'un sale œil qu'on leur demande de baisser la clim. Alors face à tout ça, les accords internationaux pour essayer de limiter les dégats sont peu de chose : les américains refusent toujours de signer ceux dits "de kyoto" pour la limitation du rejet de gaz à effet de serre. Un scandale.

Le gouvernement américain montre pourtant qu’il s’intéresse à la question, mais de la plus mauvaise manière qu’il soit. A la demande du sénateur James Inhofe (républicain connu pour ses positions ultra-conservatrices, du camp de Bush), un homme est intervenu devant le Sénat américain le 28 septembre 2005 pour expliquer aux sénateurs que le réchauffement global était un vaste canular monté par les écologiques du monde entier. Comme preuve, il avance son livre « Etat d’Urgence » qu’il a écrit, et qui prouve, selon lui, cette manigance. Seul hic, le livre en question est un roman, et l’auteur, Michael Crichton, n’a rien d’un scientifique reconnu dans le milieu de la climatologie. C’est en fait un écrivain à succès de science fiction, auteur de « La Firme », « Harcèlement », « Jurassic Park », et la série « Urgence ». Une référence, en effet. Les politiques américains auraient-ils perdu la tête ?

On pourrait être inquiet pour eux et se dire qu'ils doivent être rongés par les remords, mais tout va bien : une étude montre que très peu d'américains est conscient du problème, pour cause de désinformation. J'ai même vu à la télé une américaine qui, interrogée dans la rue, a répondu, quand on lui a demandé si l'état de la planète l'inquiétait : "Non, car je sais que Dieu nous protège."

Et elle a bien raison cette brave dame. Au point où nous en sommes, vu l'inertie des peuples et de leurs gouvernements, il n'y a guère plus que Dieu sur qui nous pouvons compter. Espérons simplement qu'il existe et qu'il ne se comportera pas en bon propriétaire qui constate que ses locataires ont tout cassé dans sa maison : il pourrait se fâcher et nous jeter dehors à grands coups de pieds dans le derrière.

Reste aussi et surtout à le prier d'être celui qu'on dit, et que dans sa grande bonté de nous pardonner nos égarements environnementaux. Peut être ajoutera-t-il en conclusion : "Je leur pardonne, car ils ne savent pas ce qu'ils font".

mercredi, février 15, 2006

Un juge à l’échafaud

Je ne sais pas si vous avez regardé un peu les images du juge Burgaud lorsqu’il s’est expliqué pendant la commission d’enquête parlementaire. En ce qui me concerne, je me suis contenté de quelques images aux infos de 20 heures et ça m’a suffi. Pourtant, il paraît que beaucoup de français ont consacré une journée de JRTT pour assister au spectacle.

L’affaire d’Outreau a été une catastrophe depuis le début jusqu’à la fin, et on le voit aujourd’hui, même après la fin. Que le juge ait commis de graves et inadmissibles erreurs qui ont conduit des innocents en prison, en pulvérisant leurs vies au passage, ça ne fait aucun doute, ni aux français justiciables, ni même aux autres magistrats. Qu’il ait manqué d’expérience et qu’il ait pris la grosse tête, ça me paraît certain. Qu’il n’ait pas non plus été conseillé, c’est évident. Qu’il se soit laissé prendre dans l’emballement médiatique orchestré par nos bons journalistes, ça ne fait non plus aucun doute. Bref, Outreau, c’est l’exemple parfait d’une catastrophe qui ne peut survenir qu’avec la concordance de multiples négligences de part et d’autres, depuis le juge jusqu’aux médias.

Mais aujourd’hui, après ces images, je comprends mieux pourquoi il est interdit de diffuser à la télé une affaire jugée au tribunal. Je comprends pourquoi il n’y a pas de photos prises pendant un jugement. Je comprends qu’il s’agit ici de ne pas humilier un homme, qui, jusqu’à la fin de son jugement, est présumé innocent, même s’il s’avère coupable à la toute fin. Il s’agit de ne pas jeter en pâture un homme ou une femme qui a commis, ou plutôt qui est soupçonné d’avoir un commis un acte délictueux.

Sous couvert d'une commission d'enquête publique, ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé ici.

L’affaire « Outreau » est gravissime pour ceux qu’on appelle désormais « les acquittés d’Outreau » : leur vie a volé en éclat, quelque fois pour des raisons si futiles que ça en donne la chaire de poule. Sur la quasi totalité de l'affaire, Burgaud n'a aucune excuse ; cet article ne le défend donc en rien. Mais tout de même, je me suis senti hyper mal devant cet homme qui porte, certes, une énorme part de responsabilité dans ce drame, mais qui est déjà à genoux, et qui se fait engueuler comme un gosse par un parlementaire devant des millions de spectateurs. J'ai trouvé ça indécent. Est-il conscient d’avoir fait des erreurs ? Je pense que c’est évident, même s’il ne le dit pas clairement (une autre erreur). Il aurait été plus sûr de lui dans le cas contraire ! Mais de là à l’achever en direct. Surtout qu’il n’est pas le seul coupable, même si les médias concentrent sur lui l'intégralité de la faute, … pour détourner le regard de leur propre responsabilité peut-être ?

Ah ! Les médias, mes amis les médias, nos aides-à-bien-penser ! Cette affaire est du pain béni pour eux, un vrai feuilleton à épisodes, une garantie de gains à court, moyen et long terme. Ces médias, qui nous jouent aujourd’hui les justiciers vengeurs… Les mêmes qui ont condamné sans attendre l’ensemble de ceux qu’on appelle aujourd’hui les « acquités d’Outreau ». A l’époque, la présomption d’innocence, les journalistes s’en foutaient royalement. Les « présumés innocents » étaient forcément coupables, et certainement qu’inconsciemment, le jeune juge a agi ainsi en partie pour ne pas briser cette logique (peut-être avec l’encouragement des autorités qui voyaient d’un bon oeil la progression de l’affaire).

On ne peut s’empêcher de se rappeler avec quel entrain les journalistes ont parlé des « notables » de la ville qui participaient soit-disant aux viols des enfants. Parler de « notables » ça fait vendre, parce que pour le bon peuple, savoir que des gens de « la haute » martyrisent des petites gens, ça fait monter la pression sociale, et donc augmenter le tirage du journal (un vieux réflexe révolutionnaire sans doute). Ces pauvres « notables » : c’était en fait un notaire (à la rigueur), mais aussi une « boulangère » et un chauffeur de taxis. L’horreur de l’affaire ne devait pas être suffisante, il fallait ajouter une couche sociale au dessus. Dommage pour ces « notables » et pour leur image, jugés par les médias et par la foule avant d'avoir pu s'expliquer devant le tribunal.

Mais après avoir trop fait pencher le balancier contre les accusés, voici que les journalistes jettent avec la même force le balancier de l’autre côté, contre le juge cette fois-ci, certainement pour faire oublier au public leurs propres erreurs, mais toujours sans non plus vraiment connaître les véritables responsabilités.

Les journalistes jouent toujours dans ces affaires le rôle du corbeau qui vient becquer les cadavres. Et ils ne sont jamais punis, eux, après leur forfait. Je me souviens par exemple de l’affaire « Dutroux ». Il avait un complice nommé Nihoul. Manque de bol, un chocolatier belge très célèbre (fournisseur royal) portait ce nom : il était écrit en grand sur la façade de leur boutique. Tout allait plutôt bien jusqu’à ce que des journalistes se mettent à filmer leur devanture, et à expliquer en voix off que le chocolatier Nihoul faisait partie de la même famille que le pédophile, et que, peut-être, il serait l’un de ces fameux « notables » (encore, décidemment !) qui auraient profité des jeunes filles enlevées par Dutroux.

Faux, tout était faux : aucun lien de parenté ! Pas plus de lien de parenté entre le complice de Dutroux et ce chocolatier qu’entre moi et Grégory. Il n’empêche : leur vie a été ruinée. Tout d’abord menacé de mort par tous les tarés du coin, le chocolatier Nihoul a été obligé de fermer boutique et à se cacher. Du jour au lendemain, à cause des journalistes, il s’est retrouvé ruiné et traqué. Aujourd’hui, les années ont passé. Aux dernières nouvelles, lui et sa femme font des chocolats discrètement, qu’ils vendent « en gros » dans des boîtes en carton anonymes. Jamais les journalistes n’ont été condamnés, jamais ils n’ont admis avoir commis une erreur, jamais ils n’ont essayé de la réparer, jamais ils ne se sont excusés. Merci messieurs les journalistes.

Et cela va plus loin. Au-delà de l’homme Burgaud, c’est sa fonction qui est maintenant sur la sellette. La stratégie des politiques est simple : puisque le peuple veut être rassuré, puisqu’il veut être sûr que ce qui est arrivé à ces pauvres gens ne peut pas leur arriver à eux, il faut montrer des signes forts, il faut des coupables, il faut des têtes. Aux premiers rangs, l’homme et sa fonction.

Seulement voilà, si on y réfléchit bien, il y a des trucs qui coincent… Tout d’abord, pourquoi « juger » le magistrat face aux caméras et au cours d’un diner-spectacle sans aucune légitimité ? Pourquoi ne pas plutôt le soumettre à une enquête disciplinaire impartiale, face à ses paires ? Avaient-ils peur de ce qui pourraient en sortir, car contrairement à la commission qui reste au niveau de la réprimande et de la fessée publique, une enquête disciplinaire permet de parler technique, et de toucher les points sensibles.

Ensuite, pourquoi parle-t-on de supprimer le rôle du juge d’instruction ? Les juges d’instruction ne traitent que 5% des dossiers de délinquance, 5% seulement. La suppression de cette fonction pourrait-elle arranger les choses ?

Oui, mais pas pour ceux qu’on croit. Sans les juges d’instruction (impartiaux et indépendants du pouvoir politique), ce serait alors les procureurs (qui eux, sont soumis à l'autorité du Garde des sceaux et donc du pouvoir politique) qui prendraient le relais. Pratique, surtout pour des affaires type HTML de Paris. Une occasion rêvée de faire une pierre deux coups : on fait plaisir au bon peuple en leur offrant une tête sur un pic comme au bon temps de la révolution, et on règle quelques problèmes pénalo-politiques en supprimant l’empêcheur de tourner en rond : le juge d’instruction. D’ailleurs, le fait que le procureur général soit venu faire une conférence de presse dans la salle de cour d'assises à PARIS avant même que l’acquittement ne soit connu (les jurés délibéraient toujours) ne montre-t-il pas que l’affaire est bien reprise en main par les autorités ?

Pourtant, par son travail d'investigation, le juge d’instruction retire souvent une belle épine du pied de certains présumés coupables, pourtant condamnés par les journalistes dès leur arrestation. On se souviendra de ce bagagiste marocain, à Orly. Dans le coffre de sa voiture avaient été trouvés des armes et des explosifs. Je me souviens du flash spécial de France Info qui parlait de l’arrestation d’un dangereux terroriste, pris la main dans le coffre de son auto. Heureusement, le juge d’instruction a bien fait son boulot, à charge mais aussi à décharge, et ce sont les membres de sa belle famille qui ont été arrêtés, pour avoir monté cette affaire de toutes pièces (une sombre histoire de vengeance familiale suite au décès plutôt suspect de l’épouse du bagagiste).

Que dire aussi de l’affaire Patrick Baudis, traîné dans la boue par les médias, accusé de tortures sexuelles par différentes personnes non recommandables, un tueur en série, un travelo et des prostituées notoires ? Que dire de l’attitude de Carl Zéro (pseudo journaliste à sensation et humoriste à ses heures sur Canal+) qui a permis au principal accusateur (le tueur en série) de s’exprimer à la télé pour réitérer ses accusations devant des millions de spectateur (d’aucuns disent même qu’il l’aurait payé pour le faire…). C’est encore le travail du juge d’instruction qui a permis d’éclaircir l’affaire et d’innocenter Patrick Baudis, contre vent et marée, contre les médias pour qui cette culpabilité faisait bien leur affaire sur le plan commercial.

Mais on parle peu de la fonction même de magistrat. On ne parle peu des responsabilités de ces hommes et femmes qui doivent prendre des décisions graves, tandis que le dossier traité n’est que le n° 45 sur les 100 dossiers qu’ils suivent en même temps, faute de moyens. On parle peu de leurs permanences, le soir, la nuit. Le saviez-vous : il y a autant de magistrats aujourd’hui qu’en 1870 alors que la population a presque doublé et que les problèmes sécuritaires ont explosé au cours de ces trente dernières années.

Alors que les médias dépeignent aujourd’hui volontiers un portrait sombre du juge d’instruction, cynique et inhumain (les « spectateurs » assis dans leur fauteuil ne feront pas la différence entre ce portrait de Burgaud et les autres magistrats), on connaît mal ce qu’ils peuvent ressentir lorsqu’ils entendent des horreurs du matin au soir. On imagine mal comment ils peuvent supporter de toucher du doigt, tous les jours, la détresse des victimes et la barbarie de leurs bourreaux. On devine mal comment ils parviennent à garder leur calme devant un père qui explique que, oui, il abuse tous les jours de sa fille, « mais après tout, c’est ma fille, j’en fais ce que je veux ».

Que dire des avocats ? Ils crient fort à l'injustice aujourd'hui, et les journalistes leur tendent volontiers les micros pour relayer leur indignation. Mais ils ne se battaient pas au portillon le jour où les présumés innocents/coupables d’Outreau ont été emmenés en prison sur le regard inquisiteur des caméras, et sous les menaces de la foule. Ils ne se battaient pas non plus au portillon des prisons pour rendre visite à leurs clients : certains « acquittés » n’en ont pas vu la trace d’un pendant plus de 18 mois.

Par contre, quand le vent a tourné, ils sont vite revenus sur le devant de la scène, comme des corbeaux flairant du cadavre. Il y a aujourd’hui de l’argent et de la notoriété à la clé (ils vont toucher une partie des indemnités que vont recevoir les « acquittés »). Mais ceux du début de l’affaire, auront-ils eux aussi à se justifier devant des millions de français, en direct, et à expliquer en rougissant et en balbutiant que l’affaire n’était pas assez juteuse pour qu’ils puissent s’en occuper sérieusement ?

Sont-ils seulement blancs comme neige, ces avocats des acquittés, comme l’un d’entre eux qui crient aujourd’hui très fort aux errements de la justice, mais qui, il y a peu de temps encore, pour sauver un de ses clients (un violeur), avait proposé de l’argent à la victime par clore le procés ? Cet avocat avait été acquitté pour cette subornation de témoins non pas parce que son innocence avait été prouvée, mais parce qu’il y avait un vice de procédure ! Belle idée de la justice.

Que dire aussi des experts, ces formidables experts qui ont jugé que tous les enfants disaient forcément la vérité. Les quatre expertises des enfants étaient des copiés-collés, aux fautes d'orthographe près. Or c'est systématiquement sur la base de ces expertises qu'on a maintenu ces hommes et ces femmes en détention. L'un d'eux s'était dédouané en disant que "lorsqu'on paie des experts à un tarif de femme de ménage, on a des expertises de femme de ménage". Les acquittés apprécieront.

Que dire enfin de nous ? Beaucoup d’entre nous trouvent normal que le juge soit obligé de s’expliquer en public dans le cadre de cette commission extra ordinaire. Une commission qui ressemble fort, soit dit en passant, aux séances d’auto critique qu’organisait le pouvoir stalinien, du temps de l’Union Soviétique, pendant lesquelles les coupables devaient dire devant le public, devant les journalistes, combien ils se sentaient coupables.

Trouverions-nous normal que tout autre personne coupable d’une aussi magistrale erreur subisse le même sort, en dehors de toute procédure pénale et/ou disciplinaire impartiale ? On peut penser par exemple aux grèves chez Air France le jour où l’un des employés, oubliant toutes les règles de sécurité, avait provoqué la mort d’une hôtesse de l’air. Pour lui, la sanction n’était apparemment pas une option puisque tous les syndicats sont montés aux créneaux pour lui éviter une procédure judiciaire. On n'imagine même pas ce qu'ils auraient fait s'il avait dû s'auto-critiquer en direct à la télé.

Que dire de nous, encore, et moi en premier, qui crions à l'injustice et qui sommes prêts à brûler au bûcher les personnes relâchées sous contrôle judiciaire avant jugement, parce que présumées innocentes. Lorsque les premiers acquittés ont été relâchés après le premier jugement, il y eu un tollé en France : de nombreux français avaient hurlé au scandale à la suite de cette libération de monstres potentiels et avaient menacé de faire justice eux-mêmes.

Les mêmes qui ont crié « A mort » ce jour là ont certainement du poser leur journée de congé pour regarder, avec la même haine, Burgaud se débattre devant les caméras. On ne refera pas le monde.